Sueur de Sang?
Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs et duquel ils ont été frustrés par vous, crie...
Jacques 5:4
Nous sommes probablement tous au courant de la série de suicides au sein de la société France Telecom. Quand bien même il est aventureux de prétendre connaître toutes les raisons expliquant de tels actes de désespoir, il est certain que cette série ne saurait être le résultat de quelques fâcheux concours de circonstances. Un suicide, ou une série des suicides ne sont ni des maladies, ni des accidents. Des raisons identifiables doivent bien exister… Tous ces suicides ayant en commun le milieu professionnel, logiquement, les raisons qui les expliquent doivent également trouver leurs sources dans ce même milieu, tout au moins, en partie!
Le phénomène du suicide au travail est relativement nouveau dans nos sociétés. Voici encore trente ans, nous ne connaissions, pour ainsi dire, aucun cas de figure de ce genre. Mais voilà, le monde change. Aujourd'hui, l'univers, l'atmosphère, le contexte dans lequel nous nous mouvons et, en l'occurrence, dans lequel nous nous engageons professionnellement se transforment, à l'instar des mécanismes économiques, repoussés au-delà de leurs paroxysmes. Le monde change… et pas forcément pour le meilleur.
Les hommes et les femmes ont de tout temps beaucoup travaillé. La pénibilité du travail a existé depuis la chute de l'humanité et son expulsion du Jardin d'Eden. Ce n'est donc pas la lourdeur du labeur qui peut expliquer l'homicide de soi. Le stress, quant à lui, a probablement un rôle important dans l'acte désespéré commis par des personnes désespérées. Le stress est généralement le fruit d'une position inconfortable ou d'une situation périlleuse. C'est précisément dans ce contexte difficile que ces individus se sont retrouvés face à un management despotique, hermétique, insensible, impitoyable, implacable, froid, focalisée uniquement sur les profits à court terme et n'offrant aucune ouverture au dialogue.
C'est à ce stade que nous devons redécouvrir les vertus du management.Un grand nombre d'ouvrages ont été écrits pour expliquer ce concept et beaucoup de séminaires ont été organisés pour expliciter cette idée. Souvent, on présente le management comme une direction qui met en œuvre un ensemble de règles de conduite nécessaires à l'organisation et à la gestion des entreprises. Mais en centrant sa définition sur l'entreprise au lieu des hommes et des femmes qui la constituent, on perd de vue la notion la plus importante: le premier devoir du management est de gérer les personnes qui œuvrent ensemble, poursuivant un but commun, au service d'un même supérieur hiérarchique. Le rôle du management est de précisément créer la bonne atmosphère, celle qui permettra aux employés d'exécuter au mieux, dans les pires comme dans les meilleures circonstances, le travail imposé par la direction. Le bon manager sait inspirer et motiver ses subordonnés car il les aime d'un amour respectueux et inconditionnel. Cet indispensable amour va bien au-delà de la définition productiviste et donc stakhanoviste, de la gestion de la main-d'œuvre. Le management transcende les limites de la gestion. Le management est donc bien plus que ce qu'évoque, à priori cette appellation anglo-saxonne.
Nous vivons à l'aube du 21 siècle, et il nous semble nécessaire de rappeler que l'être humain représente bien plus qu'un outil de production… Choquant, n'est-ce pas? Avant de regarder les résultats d'une entreprise, ses perspectives d'avenir, ses opportunités, ses forces et ses faiblesses ou une éventuelle nécessité de restructuration induite par une incessante recherche d'efficience, nous devons redécouvrir la valeur des gens avec, ou pour lesquels nous travaillons (toutes les autres choses demeurant légitimes par ailleurs).
Nous devons placer le qui avant le quoi. Si cette leçon est simple, son apprentissage l'est moins. Il implique un changement radical de la pensée, de la vision et de la conceptualisation des priorités. Il s'agit en fait de redéfinir la raison d'être des entreprises dans lesquelles l'individu doit, à nouveau, occuper la place centrale qui lui est due.
Le professionnel qui trouve de la valeur, et donc de l'estime et du respect aux yeux de son manager, ne peut que recouvrer la sérénité et ainsi retrouver le climat favorable qui lui permettra d'œuvrer avec assurance, c'est-à-dire donner le meilleur de lui-même, même si le contexte est difficile. Cet homme ne pourra que prendre plaisir à accomplir les tâches qui lui seront confiées. Il ne pourra que réussir dans son entreprise. Les résultats suivront. assurément.
Le management contemporain prend les problèmes à l'envers. Ne pensez pas un instant que la pression qui peut être mise sur l'ensemble des employés d'une société fera de cette dernière une meilleure compagnie. Peut-être ce management pensera-t-il soutirer quelques gouttes de sueur supplémentaires, mais qu'il ne s'avise pas de faire couler quelques gouttes de sang!
Laurent Favre